Ecrire est un exercice difficile.
Ou plutôt, écrire était un exercice difficile.

Plume, stylo, machine à écrire, ordinateur, correcteur orthographie, toutes les barrières techniques à l’écriture ont peu à peu disparu.
Mais il en restait une.
L’inspiration.
L’idée. Le “je ne sais quoi”. La singularité de l’auteur.
Cet effort de création millénaire, pour transformer un brouillard d’idees en mots et phrases intelligibles.
Mais aujourd’hui et demain tout sera transformé.
Quel écrivain peut se lever et dire :
“Cette phrase, que j’ai écrite, ne pourra pas être re-inventée par une IA”
Personne.
Parce que l’IA digère tout, imite tout, et recrache tout.
Sans effort.
D’un prompt, je peux demander à une IA de :
- Me trouver une idée sur quoi écrire
- Rédiger dizaines de paragraphes sur cette idée
- Reformuler à l’infini
Pourquoi m’embeterais je à écrire ce que l’IA automatise en quelques secondes ?
Et du côté du lecteur c’est encore pire.
Par exemple :
Je cherche un article sur les meilleures techniques pour planter des carottes dans un sol légèrement sablonneux.
L’IA peut rédiger à la volée, spécifiquement pour moi, un article sur le sujet.
Et si aujourd’hui, cet article peut sembler un peu creux ou fallacieux, avec les progrès exponentiels des modèles, dans quelques années, l’article sera 100 fois mieux que tout ce qu’un homme pourra écrire.

Pourquoi ?
Parce que l’IA aura digéré tous les points de vue contradictoires sur la question, toutes les publications d’agronomes, de jardinier, de maraicher, pour en extraire la substance, la synthétiser et me la partager de manière simple.
Je cherche une biographie sur Michael Jackson ? Je cherche un livre sur la révolution Russe vue par un enfant tzigane ? Un témoignage heure par heure du Débarquement de juin 1944 ?
L’IA me proposera sans effort du contenu sur-mesure en quelques secondes.
De la taille que je souhaite, avec la tonalité que je souhaite.
Je pari que d’ici peu de temps on pourra se faire livrer par la Poste un livre sur mesure qu’on aura “crafté” avec nos besoins et envies spécifiques.
Que restera-t-il en dehors de ses griffes ?
- Les sujets d’actualité et par définition nouveaux
- Les sujets sur lesquels personne n’aura jamais écrit, et donc par définition peu intéressants
Nous voila aux portes d’un monde où les écrits humains seront noyés sous des milliard de contenus IA.
Et surtout de milliard de contenus IA de meilleures qualités.
Ce sera la fin de nombreux auteurs, et la fin de l’écriture au sens large.
Je vois cependant une issue :
La création est une nécessité cathartique
Alexandre Astier répondait ainsi quand on lui demandait si l’auter était en danger avec l’IA :
Pour moi, le métier d’auteur consiste à exprimer quelque chose de sincère, de profond.
Ce qui me touche, c’est de savoir qu’un humain a créé l’œuvre, partageant un conflit, une souffrance, un passé, une enfance. Cela rend l’œuvre intouchable.
Par exemple, quand Flaubert décrit le bas d’une robe, on sent qu’il sait comment on marche. Maupassant, lorsqu’il parle de Rouen, ne se contente pas de dire “Rouen avec les toits des clochers”, il parle du “peuple pointu des clochers gothiques”.
Si une IA sort “le peuple pointu des clochers gothiques”, cela ne m’intéresse pas, car ce n’est pas un humain.
Un ordinateur reste un ensemble d’interrupteurs, des milliards, certes, mais il ne connaît pas la souffrance, l’identité, la survie, le doute ou la frustration.
Et sans me considérer comme un auteur, ces quelques mots ont résonné en moi.
Tous mes articles (et celui ci en fait partie), je les ai redigé parce que je ressentais un malaise, une frustration.
Parce que j’avais un besoin maladif de m’exprimer, de formaliser une idée, de hausser le ton.
Tel article est pour une belle mère curieuse, tel article pour une cliente obtuse, celui ci pour tacler un modèle, ou celui là pour changer notre société.
Et au final, si personne ne les lisait, cela m’importait peu, j’avais exprimé ce qui me bloquait.
Je pouvais passer à autre chose.
Apaisé.
Et ca, ChatGPT ne peut pas me l’apporter.
En automatisant l’acte créatif, il supprime mes efforts et rend mon réconfort inaccessible.
Tant qu’un homme ressentira une émotion, une douleur, une frustration, il aura besoin de l’exprimer.
Et il aura besoin d’écrire, dessiner, construire ou plus largement créer.
Et par l’acte même de création, par les efforts qu’il mobilisera, il apaisera ses tensions.
De l’autre coté du miroir, il n’est pas certain en revanche qu’il reste beaucoup d’Alexandre Astier pour lire ces production.
Et les dessinateurs, photographes, réalisateurs, musiciens rencontreront les mêmes problèmes.
Mais ça c’est une autre histoire.
